Dimanche le 21 décembre 2008. Eh oui ! Encore une fois, votre humble serviteur monte sur les planches du Café-Théâtre de Chambly. C’est reparti pour 14 représentations, du 9 janvier au 21 février 2009. Et j’ai encore la chance de jouer un rôle de taille – je sais, j’ai le casting pour jouer des rôles de taille (XXXL) – et de partager la scène avec mon fils – la scène est assez grande pour deux vedettes telles que nous… :)D
Ce texte se veut un rappel, pour que vous ne manquiez pas de venir nous voir pour vous divertir et nous encourager. Parce que sans vous, cette aventure n’aura jamais la même saveur… le même sens… Pour moi, ce texte a aussi un autre sens, celui d’un hommage à ma mère, parce qu’en lisant la pièce des Bas-fonds, j’y ai reconnu un milieu familier et des personnages que j’ai côtoyés quand j’étais enfant, et en interprétant Louka, j’y ai découvert de grandes similitudes avec ma mère, une mère des bas-fonds.
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LES BAS-FONDS de Maxim Gorki.
Mise en scène de Jean-Alexandre Côté, assisté de Lucie Éthier
Avec, la vraie distribution : José St-Louis, Francis Chaput, Daniel Boutin, Jean-François L'Allier-Roussin, Vincent Michaux-St-Louis, Patrice Gallant, Chantal Reichel, Kevin Turcotte, Éliane D'Anjou-Dumas, Marc-André Lapointe, Grégoire Cloutier, Krystiane Hamel, Annie Lampron, Joël Hamel-Hogue, Martin Leduc, Émily Gervais, et Nicolas Beauchemin.
Dans une maison de chambres, des gens paumés, des gens de la rue, tentent d'oublier leur condition de misère en s'appuyant les uns sur les autres. L'arrivée de Louka, un pèlerin plein de bonté, leur fera voir une dimension de la vie qui ne sera pas partagée par tous. Une pièce dure, jouée dure.
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D’une certaine façon, je viens des bas-fonds… Bon, d’accord, disons que j’exagère quand même un peu… à peine. Ma mère, veuve avec trois enfants sur les bras, était plutôt pauvre. Elle avait beau s’enrichir aux frais de l’état, comme disent certains – elle était sur le BS ! – et voler des jobs à d’autres en travaillant au noir, – elle faisait des ménages plusieurs jours par semaine – elle avait de la difficulté à rejoindre les deux bouts et notre vie était plutôt modeste.
Je me souviens que chez nous, les murs étaient jaunis par le temps – j’y ai vécu 20 ans et je pense que ça n’a été repeint qu’une seule fois. C’était des vieux murs avec une espèce de toile peinte et tapissée à plusieurs reprises, bien avant nous, qui recouvrait le plâtre. Je me souviens aussi qu’à force de frapper dessus, le plâtre s’égrainait et tombait entre les cloisons, et que le mur devenait comme tout souple, presque mou au toucher, sans vraiment céder… Je me rappelle aussi m’être lavé dans une cuvette, une espèce de grand évier dans le shed, près de la fournaise qui puait le mazout, parce que le bain était monopolisé par quelqu’un d’autre. Il faut dire qu’il y avait toujours plein de monde chez nous.
Mon royaume d’enfant et d’adolescent était peuplé de cette faune typique des bas-fonds : des cousins et leurs amis qui venaient se dessaouler chez nous ou se faire tirer aux cartes, – autre source de revenu pour ma mère – des étrangers rencontrés je ne sais où, des enfants immigrés que ma mère gardait en attendant qu’on leur trouve une place plus appropriée, une famille complète de voleurs qui repartait, chaque fois, avec nos jouets plein les poches, – la mère aussi, merde ! – des marxistes-léninistes qui traçaient les plans de leur prochaine révolution prolétaire, et – un peu plus tard – de jeunes délinquantes que mon frère ramenait à la maison pour leur éviter le centre d’accueil, des chums toxicomanes que d’autres parents avaient foutu à la porte… Ma mère les accueillait tous, sans exception, en se disant, probablement : « Est-ce qu'on abandonne ainsi un être humain ? Quel qu'il soit, il vaut toujours son prix.* »
Comment parler des Bas-fonds sans penser à ma mère. Elle y a vécu toute sa vie et y nageait comme un poisson dans l’eau. Elle souriait toujours, malgré tout, malgré la pauvreté – « vaut mieux être pauvre et en santé, que riche et malade » – malgré les risées – « quand on ne vaut pas une risée, on ne vaut pas grand chose ! » – malgré le manque de moyen pour nous nourrir – « une banane équivaut à un steak ! » – ou nous habiller – « l’habit ne fait pas le moine ! ». Elle était imperturbable, il n’y avait rien à son épreuve, rien pour lui enlever l’espoir d’une vie meilleure, son amour de la nature ou sa foi en l’homme…
Si elle pleurait, c’était en cachette, comme dans La lune pleure d’Okoumé :
Alors elle dit tout va bien
Elle n'a pas peur de s'enfoncer plus loin
Alors elle pleure et dans ses yeux
Une lueur plus brûlante que le feu
Pourtant, je vous jure qu’elle vivait, parfois, comme une misérable : elle faisait des bouillis de bœuf et de légumes pour nourrir tout le monde et se contentait de tartines de margarine et d’oignon cru ; elle préparait des chambres pour les invités ou improvisait des lits de fortune avec les sofas et les chaises pour nos visiteurs inattendus et elle se contentait de dormir dans la cuisine, à même le sol, devant le four ouvert – « Pour un vieux, la patrie, c’est là où il fait chaud.* »
Comment ne pas m’inspirer d’elle pour jouer Louka : petit, je la voyais forte, comme la Femme forte de l’évangile, et un peu plus tard, altruiste, comme Mère Thérésa, mais surtout, elle était profondément humaniste, comme je le suis devenu, je pense. Et elle disait souvent – en ses propres mots – comme Louka : « L'homme peut tout, il n’a qu'à vouloir.* »
C’est grâce à elle que j’ai fini par sortir des bas-fonds, même si elle, paradoxalement, elle y est restée, pour continuer de prendre soin de tout le monde… pour poursuivre sa mission. Elle m’a poussé hors de ce milieu, consciemment ou inconsciemment peut-être, en nourrissant mon esprit d’idées farfelues, en stimulant mon monde imaginaire et ma créativité, en me faisant découvrir un univers merveilleux, à travers les livres… Elle se débrouillait pour que j’aie accès à des encyclopédies comme « Tout connaître » ou « L’histoire du monde »… Et j’ai découvert par la suite les aventures de Bob Morane, les récits fantastiques de Jules Verne, Agatha Christie, Victor Hugo, Nelligan… Et j’ai tout de suite aimé l’école. Aimé apprendre, étudier, pour accéder à un peu plus que ce que les bas-fonds pouvaient m’offrir… Je m’en suis sorti, comme elle l’espérait pour moi. Pas en devenant tellement plus riche, ce n’était pas ça le plus important finalement, mais en devenant plus ouvert… Ouvert, disposé, prêt à vivre autre chose… Plutôt que de tourner en rond et de rester dans ma petite misère comme plusieurs autres se sont résignés à le faire.
C’est ce que Louka tente de faire dans Les Bas-fonds. Apporter à tout le monde l’espoir d’une amélioration de leur condition humaine. Mais, comme dans l’Allégorie de la Caverne de Platon, une fois qu’on a vu la lumière, peut-on survivre à un retour dans la caverne ? C’est un peu la question que Gorky nous pose dans son drame, à laquelle il nous donne plusieurs réponses. Chaque personnage a sa propre façon de réagir à l’influence de Louka qui fait miroiter la lumière au bout du tunnel.
Quel beau personnage ! Quel petit vieux sympathique ! Quel beau rôle à jouer. Je me sens privilégié de pouvoir l’incarner et j’espère bien être à la hauteur. Pour l’instant, ça reste un rôle de composition, car même s’il ressemble à ma mère et que la pomme n’est pas tombée très loin de l’arbre, je dois travailler fort pour rendre toute cette sagesse et cette force dont il est capable… C’est un rôle qui me tient à cœur parce qu’il est porteur d’espoir et de sens, deux notions qui font cruellement défaut dans notre vie moderne. Et en plus, – comment ne pas l’admirer – il agit essentiellement comme un bon psychologue, qui écoute, compatit, reflète, provoque, suggère, encourage et pousse à l’action et à l’auto-développement tous ceux qu’il croise sur son chemin… Il ne montre pas nécessairement la direction à prendre mais il pousse à en prendre une, à faire des choix.
C’est fou comme le théâtre me fait voyager au cœur de moi-même. En tant que novice, je me trompe peut-être, mais à date, chacun de mes rôles me fait redécouvrir des facettes de moi-même. Louka m’a rebrancher à mes origines basfondesses, m’a fait penser à ma mère et à ce qu’elle m’a légué de plus précieux : un optimisme fondamental qui me pousse à faire confiance à la vie en général et à l’être humain en particulier, même si je sais que ce dernier est capable du meilleur et du pire.
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Je vous invite donc, cher lecteur de ce modeste blog, à venir voir ce très beau drame russe avec l’esprit ouvert… C’est une pièce dure, jouée dure, comme on dit dans le synopsis. En fait, monter cette pièce a presqu’été aussi dur que l’ambiance de la pièce elle-même. C’est un vrai drame, comme celui qui nous est tombé dessus tout au long des répétitions : sept personnes ont dû abandonner leur poste, un record absolu au café-théâtre, pensons-nous. Mais sept autres comédiens et comédiennes se sont joints à nous pour relever le défi avec brio. Je suis fier du travail accompli et j’ai hâte de jouer devant vous, avec mes 16 comparses « basfondeurs ». Je vous promets une soirée pleine d’émotions, de frissons et de réflexions qui vous habiteront longtemps après la représentation. Les Bas-fonds, c’est un drame dur et beau, comme on n’en voit plus souvent. C’est une réflexion profonde et touchante sur l’homme et le sens même de son existence…
Qui sait ? Peut-être y trouverez-vous, comme moi, l’inspiration… Peut-être découvrirez-vous plusieurs autres Louka autour de vous, qui agissent comme autant de phares pour guider les marins égarés…
Car parfois, « Au cœur de la nuit, on ne voit pas de chemin…»*
* Maxim Gorky, Les Bas-fonds, acte 1 et 2 (pp 19, 20, 30 et 38).


